15 juin 2009

De l'expérience du FMI en Lettonie

Le gouvernement letton vient d'annoncer la réduction des allocations familiales et des retraites. Ainsi, après s'être attaqué aux revenus les plus faibles en diminuant le minimum non imposable et en rabaissant de 28% le salaire minimum, le gouvernement se charge maintenant du volet social: les retraités et les familles.

Non, vous m'avez mal compris. Le but n'est pas de leur redonner du pouvoir d'achat mais de leur rendre l'existence encore plus compliquée.
C'est la crise, il faut se serrer la ceinture, alors le gouvernement a décidé que les retraites seraient diminuées de 10% pour les non actifs et de 70% pour les retraités encore actifs. De quoi les ramener rapidement vers leur vraie vie de retraité afin de laisser les emplois aux jeunes.

L'autre cible: les familles. La Lettonie, dont la population est pourtant en baisse, a décidé qu'elle pouvait se passer de faire des enfants et a donc volontiers diminué les allocations familiales de 10%. Comment un pays en train de mourir à cause d'un taux de natalité trop faible peut se permettre une telle mesure?
Tout est possible en Lettonie...sauf une dévaluation!

Quid du futur?
Il est clair que la priorité actuelle est de débloquer la dernière part du prêt du FMI; au prix de la détérioration de la dynamique démographique nationale (déjà bien entamée), d'une probable fuite des cerveaux et de travailleurs qualifiés vers des destinations plus attractives.
Quand on sait les potentielles conséquences démographiques sur l'économie, il y a de quoi être très inquiet concernant l'expérience socio-économique post-Keynésienne menée par le FMI.

Hypothèse de départ
Voici une petite démonstration du Baltic Economy Watch (que j'ai volontairement raccourcie) que je trouve excellente car elle expose parfaitement le cercle vicieux dans lequel s'enfonce la Lettonie.

Est-il possible de rétablir une économie en retrait de 18% en ne procédant qu'avec des coupes budgétaires? Voilà la quesiton à laquelle le FMI voudrait que la Lettonie réponde concrètement.

Le procédé, nouvellement baptisé Dévaluation Interne, était plus communément appelée baisse des prix et des salaires dans les années 1930.

L'expérience a maintenant débuté et un nouveau problème semble déjà se profiler: l'impact sur la dynamique démographique et, à plus long terme, sur l'économie. Le retour du boomerang pourrait en effet être très douloureux.
Que se passera t-il si la guérison n'arrive pas, si les salaires et prix mettent tout simplement trop de temps à "s'auto-corriger"?

Les travaux de démographes et d'économistes ont montré les corrélations existantes entre problèmes démographiques et détérioration économique. Les deux graphiques ci-dessous sont en effet très similaires. Surpris? Pas vraiment.














Ces graphiques suggèrent que le déclin de la production industrielle et la baisse des conditions de vie (salaires, allocations, chômage...) entrainent une chute de la "production d'enfants".

Il ne faut pas oublier les flux migratoires dans tout cela. Une variable qui pourrait d'ailleurs s'accentuer dans les années à venir... Même si les données mensuelles fournies par l'Institut des Statistiques letonnes sont probablement sous-estimées, cela donne une vision claire de la tendance: les Lettons quittent le pays.







Continuons. Les deux facteurs précédents ont un impact direct sur l'âge médian de la population. Comme on peut le voir sur le graphique ci-dessous, il s'accroit en Lettonie de manière très rapide et a des implications sur la performance économique et la "gestion" des personnes âgées. (NB:Les données qui ont permis de construire ce graphique sont basées sur un taux de natalité calculé avant la crise).







Les remèdes couramment utilisés pour contrer une population vieillissante est le retour à l'activité des 55-65 ans.
Le premier problème est qu'en Lettonie (et dans les pays baltes en général), les hommes de cet âge sont en très mauvaise santé. L'espérance de vie est plus faible d'environ 10 ans par rapport à l'Allemagne. (voir graph ci-dessous).







Le second problème est que le gouvernement vient d'annoncer aux retraités qu'ils devaient laisser la place aux jeunes et profiter pleinement de leur nouvelle retraite au rabais (-10% je rappelle).

Alors, il s'agit non seulement d'un appel à la dévaluation de la part des économistes et des démographes, mais surtout d'un message fort adressé au gouvernement. Un message lui indiquant d'arrêter ses expériences et de réfléchir aux implications futures qu'auront toutes ces décisions prises à la va-vite.

Dans le même temps, le FMI, par l'intermédiaire de Dominique Strauss-Kahn, vient de faire part de sa perplexité quant aux récentes mesures "pensées" par le gouvernement letton et commence probablement à se rendre compte de l'échec de son expérience: "le FMI est particulièrement préoccupé par le fait que les mesures nécessaires à la réduction du déficit budgétaire vont en priorité pénaliser les plus démunis".

On ressent bien sûr dans ce commentaire l'ancien socialiste qui sommeille en Dominique Strauss-Kahn mais celui-ci est, rapellons le, avant tout un économiste.

8 commentaires > Laisser un commentaire :

Remo a dit…

Bonjour Guillaume, bonjour à tous,

En premier lieu, j'aimerais vraiment comprendre ce qu'une dévaluation apporterait, selon toi, à la Lettonie, voire à l'Estonie (je ne parle pas de l'intérêt théorique d'une dévaluation, mais bien de l'impact au cas particulier de ces pays, caractérisés, comme je l'ai déjà dit, par un très fort endettement des agents économiques en devises, et par un très fort contenu en importations des exportations).

Par ailleurs, je serais curieux que tu rappelles à tes fidèles lecteurs (au nombre desquels je me compte, cela va sans dire) de combien les retraites ont augmenté en Lettonie au cours des trois dernières années, et, par voie de conséquence, à quel indice, par rapport à une base 100 fin 2005 par exemple, les coupes envisagées les ramèneront. De la même façon, tu pourrais préciser les estimations de la baisse du salaire moyen attendue en Lettonie en 2009. Et tu verras ainsi toi-même que, loin de s'en prendre proportionnellement plus aux retraités, le gouvernement letton les préserve relativement, exactement comme le gouvernement Ansip (5% de hausse des retraites en Estonie, alors que les prix devraient baisser d'au moins 1% , soit une progression de 6% du pouvoir d'achat, pas mal pour un gouvernement soit disant indifférent au sort des gens modestes).

Enfin, dans l'intérêt d'une bonne information de tes lecteurs, tu trouverais aussi peut-être avantage à préciser que la Banque centrale lettone a dû VENDRE la semaine dernière des lats, et acheter des euros, pour faire BAISSER le cours du lat, qui a atteint un plus haut depuis plusieurs mois, et se trouve à la limite supérieure de sa bande de fluctuation. Je ne comprends plus rien: pourquoi est-ce que les marchés achètent du lat, s'il s'apprête à être dévalué????

Ou serait-ce alors que le spectre de la dévaluation semble s'éloigner, parce que les marchés comprennent qu'elle n'aura pas lieu, puisque les IFIs ne la laisseront pas survenir, pour l'excellente raison que cela créerait plus de problèmes que ça n'en résoudrait?

Guillaume a dit…

Bonjour Rémo,
la banque centrale a dû vendre des lati car elle a très mal calculé son coup la semaine dernière en effectuant sa plus grosse intervention depuis Novembre dernier: achat de 168 millions de Lati (238 millions d'euros).
Ceci a engendré un gel du marché monétaire, plus aucun échange ne pouvait avoir lieu (les taux interbancaires ont flambé à plus de 100%!!! certains analystes parlent même de 250% :o). Plus aucune banque ne proposait de lats car elles doivent conserver un minimum en réserve. Un lat trop rare prend inévitablement de la valeur.

La banque centrale se devait de "dégeler" la situation et a donc vendu. Les marché n'ont rien à faire dans cette histoire et ne sont certainement pas rassurés, au contraire. En l'absence de lats, il se sont reportés sur la couronne suédoise: http://www.lemonde.fr/economie/article/2009/06/13/la-couronne-suedoise-piegee-par-la-lettonie-par-cecile-prudhomme_1206492_3234.html

Je rappelle également que l'Islande a connu des fluctuations similaires l'an dernier avant de s'effondrer...

Guillaume a dit…

J'aimerais cependant replacer la discussion autour du vrai débat: les conséquences démographiques de la politique actuelle.

Là-dessus, je n'ai pas eu ton opinion.

Remo a dit…

Bonjour Guillaume,

Sans vouloir faire ch... le monde, le vrai débat, celui que tu as lancé toi-même depuis plusieurs posts, c'est bien l'intérêt supposé d'une dévaluation, et pas les conséquences démographiques de la politique actuelle.... Je serais heureux, vraiment, que tu puisses m'expliquer l'avantage que ces pays retireraient selon toi d'une dévaluation.

J'ai par ailleurs visité, grâce à toi et je t'en remercie, le site Baltic Economy Watch, que tu as abondamment cité, et j'ai lu les nombreux posts essayant d'expliquer pourquoi il était évident que la Lettonie allait dévaluer. Sauf que, lorsqu'un contributeur, "Foreigner in Estonia", je crois - peut-être toi d'ailleurs? :-) - lui demande de préciser quels seraient les avantages et les inconvénients d'une dévaluation, Edward Hugh reste formidablement vaseux et théorique, ce qui lui vaut de se faire répondre par un autre contributeur "qu'à l'évidence il ne connaît rien à l'économie estonienne (ou lettone) et rien non plus à ces peuples", ce dont il convient volontiers, en acceptant-même le qualificatif, opposé par un autre posteur, d'économiste-Excel (en d'autres termes, un économiste qui ne raisonne - depuis Barcelone soit dit en passant - que sur la base de courbes et de graphiques pas nécessairement bien digérés et en ne connaissant manifestement rien à la réalité micro-économique et sectorielle des économies qu'il prétend analyser).

Par ailleurs, le cas islandais n'a strictement rien à voir avec le cas letton: le problème de l'Islande, ce sont ses banques nationales qui ont prêté de manière totalement inconsidérée, localement mais surtout à l'étranger, notamment au Royaume-Uni. La bulle financière est sans commune mesure avec celle de l'EE et des Pays baltes, et en outre, pour ces pays, le risque bancaire est presque totalement externalisé (un peu moins en Lettonie) alors que c'est exactement l'inverse en Islande.

Remo a dit…

Suite, puisque'on est limité à 4 096 caractères (soyons précis!).

Sur les conséquences démographiques de la politique actuelle (manifestement une marotte de notre économiste britannique basé à Barcelone), j'avoue que je n'ai pas particulièrement réfléchi à la question. Mais:

1/ les juxtapositions de courbes ci-dessus ne prouvent rien. Il y a quelques temps déjà que j'ai cessé d'étudier les stats, mais c'est un axiome classique en stats qu'il ne faut pas confondre corrélation et causalité (par exemple, le nombre d'automobiles en circulation en France et le nombre de viols sont parfaitement corrélés ; faut-il en conclure que c'est parce qu'il y a plus de voitures qu'il y a plus de viols? Evidemment non). Donc, on ne peut rien inférer des courbes ci-dessus, ni une chose ni son contraire.

2/ Les relations entre démographie et croissance économique sont éminemment complexes et sans doute pas univoques. Par exemple, les taux de natalité (et donc les indices synthétiques de fécondité) de l'Espagne et de la Pologne (pour ne prendre que les deux exemples les plus évidents qui me viennent à l'esprit) n'ont cessé de baisser depuis une dizaine d'années, alors que l'économie se portait à merveille dans ces deux pays. La corrélation établie par ton auteur (et qui n'est donc pas nécessairement une causalité) ne me paraît pas établie toujours et partout. Donc on ne peut pas en faire une règle.

3/ Que la conjoncture économique actuelle ait un impact sur la "production d'enfants", c'est très possible, mais il est évident que l'on n'a pas assez de recul pour l'apprécier. La seule chose sérieuse que je puisse dire en l'état sur les impacts, c'est "je n'en sais rien". Mais, si impact il y a, il me paraît évidemment qu'il viendrait avant tout de la crise elle-même, pas des mesures que peut prendre ou ne pas prendre le gouvernement. Quand ton salaire baisse de 30%, et a fortiori quant tu te retrouves au chômage, je doute que tu décides de faire des enfants juste parce que le gouvernement augmenterait les allocs de 5%.

4/ Enfin, ne perdons tout de même pas de vue, puisque l'on parle ici de l'Estonie, que ce pays a la politique familiale la plus ambitieuse de l'Union, avec des congés de maternité de 18 mois, soit 4,5 fois le minimum que l'Union essaie d'imposer en ce moment. Cette politique semblait jusqu'ici avoir produit des résultats, puisque l'Estonie est le pays d'Europe centrale, orientale et balte où l'Indice synthétique de fécondité est le plus élevé (1,61 si ma mémoire est bonne) et qu'il est le seul, je crois, où cet indice a progressé depuis, disons, 4 ou 5 ans.


Bon, et alors, cette dévalutation, Guillaume, pour quoi faire? :-)

Guillaume a dit…

Quand je disais replacer le débat, il s'agissait bien du thème du post et donc de parler de la politique actuelle que je trouve désastreuse, entretenant un consommation et un niveau de vie en baisse. La rigueur économique et monétaire est un outil pour contrer l'inflation ou une économie en surchauffe (il aurait fallu le faire il y a quelques années pour éviter la situation présente) mais ne permet pas de redémarrer une machine inerte. Nous verrons à la fin de l'année cependant...

Pour répondre à ta dernière question:

je ne suis pas à 100% en faveur d'une dévaluation car je suis bien conscient de la catastrophe que cela créerait: endettement des foyers et mise en péril des banques suédoises (après tout ce serait bien fait pour elles :p).

Cependant, il apparait de plus en plus que cette solution est inévitable.

Un ajustement est nécessaire et la "dévaluation interne" actuelle risque d'être beaucoup trop longue et épuisante. Une vraie dévaluation permettrait de restaurer la compétitivité du pays assez rapidement (et donc d'attirer quelques investisseurs au passage) et d'ajuster les distorsions entretenues artificiellement par une monnaie trop forte. Ceci boosterait également les produits locaux, alors devenus moins chers.

Sans cela, la Lettonie resterait, lors d'un retour de la demande, toujours trop chère et peu attractive, entretenant ainsi une croissance faible.

Mais bon, je ne suis pas économiste non plus! ;)

Guillaume a dit…

et enfin je citerai Lars Christensen, head of emerging markets at Danske Bank in Copenhagen: “The only thing that has changed is how long they can postpone a devaluation. The issues are still there, and what will happen when they need the next loan installment?”

Guillaume a dit…

Concernant la politique "ambitieuse" du pays, c'est pour l'instant surtout un échec retentissant et couteux. Cela ne suffit pas de faire progresser l'indice de fécondité à 1.6 (1.55 en 2006), encore faut-il encourager sa population à ne pas quitter le pays. Et pour cela il faut lui offrir une qualité de vie acceptable - ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui en Estonie. Enfin là je m'éloigne un peu du sujet.

Quand je dis que ça ne suffit pas, il faut aussi et surtout prévoir les infrastructures: en maternités, crèches, écoles... quand on sait aujourd'hui qu'il faut attendre des mois pour trouver un place dans une crèche (abordable) on est dans le droit se poser des questions.
Pour le moment il n s'agit que d'une offre intéressante oui - 18 mois payés et retrouver mon job, je signe tout de suite :) - mais purement monétaire et manquant de structure.

Les chiffres de la population:
1990 1 570 599
2000 1 372 071
2001 1 366 959
2002 1 361 242
2003 1 356 045
2004 1 351 069
2005 1 347 510
2006 1 344 684
2007 1 342 409
2008 1 340 935
2009 1 340 415

Alors d'accord, en 2008 l'accroissement naturel est enfin passé dans le positif (+595) mais ce chiffre est dérisoire (comme les chiffres de la grève :p). On est donc encore loin du compte en termes de démographie.

Mais qui sait, on voit de plus en plus de femmes enceintes (est-ce saisonnier?) en ces temps de crise. Peut-être en ces temps de crise/chômage, certains Estoniens ont décidé de profiter du système et de faire des enfants. Encore une fois, l'avenir nous le dira...

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